2024
Sculptures (assemblage & vidéomapping)
HD
60ips
2024
Composées de cartons, de mousses et de papiers d’emballage, les trois sculptures de l’ensemble Sweet Routine servent de supports à des animations projetées par videomapping. La lumière s’empare des matériaux pour en souligner les reliefs et en déjouer les contours, faisant glisser la logique de leur assemblage vers le rythme et l’ergonomie des interfaces graphiques qui font clignoter la vie.
Ici, les mécaniques de la « gamification » occupent une place centrale et détournée. Mon attention à leurs effets trouve, en partie, son origine dans un souvenir de jeunesse : les machines à sous, non pas celles, spectaculaires, de Las Vegas, mais des petits cafés de la frontière espagnole, au Pays basque. Au fond, ces machines étaient moins une invitation à jouer qu’une présence lumineuse à appréhender en périphérie de la vision, dans un coin du bistrot, souvent entre les banquettes et les toilettes. Elles anticipaient déjà le langage visuel des objets connectés, avec leurs phases de veille, leurs activités suspendues et leurs respirations simulées. Certes, elles promettaient la satisfaction par la tentation du gain ; mais, à les observer sans jamais y jouer, elles redevenaient les lanternes primitives d’un monde éloigné : formes minimales du jeu et de l’interaction, spectres lumineux serpentant le long d’impossibles narrations, de petits mondes bouclés sur eux-mêmes.
SWEET ROUTINE
darty-auteur@urssaf.fr
Vidéo HD
5 min 13s en boucle
60ips
Papiers ondulés, cartons alvéolés, emballages Amazon, serviettes McDonald, mousses de protection pour Xgimi Halo+, couvercle pour gobelet Starbucks Coffee, sachet Burger King avec des traces d’huile, opercule Nestlé, bois, ruban adhésif pour chroma key, scotch, colle à bois, glue, sopalin, épingles, trombones, punaises, papier toilette, etc…
le vendeur Darty et l’artiste-auteur / la conception et la projection / l’usage et l’image : depuis la vue en 3D de ma cuisine en Kit se dessine un horizon sans limites.
Sweet routine (darty-auteur@urssaf.fr) tient de l’absurdité d’un rêve éveillé, mêlant aux préoccupations de la vie d’artiste les obsessions administratives de la banalité du monde connecté. Je crois avoir rêvé, une fois, que je me retrouvais au téléphone avec l’Urssaf. Dans l’attente interminable d’un échange avec un agent, je me laissais hypnotiser par la musique entêtante du standard téléphonique, répétitive et presque dansante, celle-là même qui pousse parfois l’artiste-auteur@urssaf.fr au désespoir, voire à l’idée de tout abandonner. Tiré de mon sommeil par l’arrivée de l’agent, je me voyais proposé un nouveau dispositif d’aide aux artistes plasticiens. La raison tenait du miracle : comme j’étais détenteur d’une carte de fidélité DartyMAX et que mon évaluation récente d’un technicien venu réparer la plaque à induction de ma cuisine en kit avait été tirée au sort, l’Urssaf m’accordait un statut privilégié. Couplé à un système de points favorisant certains profils de cotisants, ce statut me permettait de bénéficier d’importants abattements sur les revenus servant au calcul de mes cotisations sociales, à la stricte condition que plus de 80 % de mes futurs achats de matériel professionnel comptabilisés en immobilisations, ceux dépassant 500 euros, soient effectués chez Darty ou l’une de ses filiales.
Dans ce rêve, tout est vrai : j’ai écouté le tube du standard téléphonique de l’Urssaf pendant des heures entières, je l’ai siffloté, j’en ai même rêvé des remix. J’ai aussi des plaques à induction et une cuisine en kit conçue par un agent commercial de Darty ; j’ai même eu une carte DartyMAX pendant plusieurs années, sans avoir vraiment tiré profit des avantages qu’elle promettait. Ce qui échappe pour le moment à la vérité de cette absurdité, c’est le partenariat entre une entreprise privée et un organisme de protection sociale, la dissolution à marche forcée d’un système d’assurance dans la loterie implacable du programme de fidélisation d’une chaîne de magasins.
Qu’il s’agisse de l’Urssaf ou de Darty, nos activités se plient aux mêmes logiques d’interface : créer un compte, retenir un mot de passe, remplir des formulaires et respecter des échéances. La « gamification » de ces usages transforme chaque démarche en épreuve et chaque avantage en promesse de gain, jusqu’à brouiller la distinction entre l’exercice d’un droit et le plaisir régressif de la récompense. Après tout, quand je paie mes cotisations sur le site de l’Urssaf, une petite animation du logo, élégamment déclinée en différentes teintes de bleu, valide l’opération avec un entrain qui donne la satisfaction d’une affaire rondement menée. Je pourrais tout aussi bien venir de profiter d’un programme de fidélité aux couleurs blanches et rouges, promettant de remplir mon ventre et mon âme de client. Cette sculpture est un totem, voué à honorer la confusion entre un service et une exigence.
Tentatives pour retrouver l’animation du logo de l’URSSAF sur le pop-up de paiement en ligne du site https://www.artistes-auteurs.urssaf.fr
« Voici une surface, et voici des emballages. Voici des fours, mais l’acheteur doit amener la faim. Voici des machines à laver, mais la maman doit amener la fatigue et le linge sale. Voici du vent, mais la femme doit amener la beauté. Voici des téléviseurs, mais le rêveur doit avoir le rêve quelque part à l’intérieur de lui-même. Et de ce fait de la séparation impitoyable de la forme et du contenu, les clients se retrouvent – se cherchent et se trouvent – dans une situation impossible. Ils tendent les mains vers les images. Ils les achètent et on les leur vend avec une extrême gentillesse. Mais l’opération de vente et d’achat a transformé les images. Et dans les mains, ils n’ont plus qu’une boîte à images. Une forme obligatoire et dure, la métaphore solide d’un rêve incertain ; ils ont, enfin, en mains, si je puis dire, le rêve de la certitude sous la forme de la certitude du rêve. » AMM&JLG – Rapport Darty, 1989
SWEET ROUTINE
autorun
Vidéo HD
5 min 13s en boucle
60ips
Présentoir de vente Carrefour, couronne d’anniversaire Burger King, support de protection en papier pour plateau de restauration rapide, gobelets divers, capsule métallisée , sachet de tisane, adhésif papier kraft, serviettes en papier gaufré, carton ondulé, plaques de mousse de protection, emballage plastique transparent nervuré et aéré, épingles, peinture blanche diluée, etc…
run!
À proximité des lieux où l’on pendait autrefois les condamnés au gibet de Montfaucon, un décor préalpin a été composé de toutes pièces : grosse pièce montée à la crème de falaises, de cascades et de chemins sinueux, propice à la flânerie par tours et par détours. Aujourd’hui, les usages semblent plutôt se plier aux exigences topologiques et prédictives du GPS, ou à son externalisation à bout de bras, truffe humide de iench en goguette. Bienvenue au parc des Buttes-Chaumont.
Un parc et des joggeurs.
Un jour, j’y croise par hasard l’ami d’un ami, un joggeur aguerri. J’apprendrai plus tard qu’il avait trouvé là son crush, au cœur des Buttes. Non par une rencontre fortuite mais par l’entremise d’une application : Strava, le Tinder des joggeurs. A l’évaluation partagée des courbes de statistiques s’attirent des corps qui se jaugent et se reconnaissent. Compétents, certes ; constants aussi et fourrés de points bonus. Ici, l’effort prolongé et répété n’a d’autres choix que d’assurer un rendement dopaminergique croissant, charnel. Il faut du cran pour substituer à l’endurance du marathonien celle de l’amant et du confident.
L’ami d’un ami : comme chez Eric Rohmer, lui qui en 1981, installait au coeur des Buttes-Chaumont les approches amoureuses de La Femme de l’aviateur, avec son charme hétérofastoche et fatalement désuet. A revoir le film, on croirait que le parc se prête aux filatures anonymes, à l’impro souveraine des raisons et des sentiments.
Mais on n’est pas là pour rêvasser et on a du taf ! Ce corps que l’on se traîne et que l’on a précautionneusement enveloppé dans des matériaux respirants, dont le système nerveux s’est déplacé du cerveau gauche au biceps droit, lui-même emmitouflé dans un brassard accueillant autant d’Iphones 11, 14 ou 17 ; ce corps, il faut le rôder et le présenter sur la scène relationnelle des applis et des intimités, des étoiles et des coeurs. Sans le savoir, les personnages de Rohmer, gentiment voyeurs et pas vraiment pervers, anticipaient une formation du regard qui ouvrirait les vannes à l’optimisation des interactions. Peu importe qu’on se frôle ou qu’on s’évite, dès lors qu’on s’y entraîne. De l’avenue des Marnes à celle de la Cascade, de la route circulaire du Lac au métro Botzaris, la pratique du circuit nous rappelle qu’il faut garder la tête haute dans le classement intenable de l’autodétermination et de la validité.
Le parc des Buttes-Chaumont, comme partout ailleurs, est un champ de mines statistiques de sociabilité, un panopticon d’auto-entrepreneurs aveugles mais omnipotents. Les capteurs ont quitté les yeux pour grignoter les corps, et il serait vain d’en vouloir aux caméras algorithmiques, au fond pas si méchantes. Elles rassurent même, tant leur contrôle optique se voit limité par la découpe moderniste du champ et du hors-champ, du in et du off, du visible et de l’invisible. En toute allégeance, j’emprunte à leurs systèmes de détection d’objets la malice de leurs cadres colorés, funs comme des gommettes, rapides comme l’éclair. Bleu, rouge, jaune, vert, méta. Trip visuel au pays de la compétence.
On travaille et on poursuit. Même pendant le Covid, surtout pendant le Covid, quand les joggeurs tournaient autour des grilles du parc fermé, comme des rôdeurs autour de la charogne de la productivité. Le paysage était inaccessible mais son périmètre encore exploitable. Les détours devenaient des tours, les tours des kilomètres, et les kilomètres la preuve qu’une forme de conquête restait encore possible. autorun : un mouvement continu, ludique et mortifère, récursif et programmatique. Un pur réflexe. Même moi qui aime bien ne rien faire dans ce parc, à force de voir des gens s’y activer, je finis par y filmer.
Alors on filme et on voit les gens, on voit les chiens, on voit les Border Collie parisiens. Leurs maîtres, rongés par la culpabilité de ne pas en faire assez pour leur titan des montagnes, osent à peine en regretter l’achat. Lui qui pourrait manager un troupeau de moutons, traverser les Alpes les vraies, doit se contenter d’une sortie et demie par jour. Montre connectée, laisse au cou ou caméra dans la tête, le parc est inclusif : il accueille la maintenance du vivant, au quotidien et ad vitam.
Du gain et des Jeux.
Ironiquement, les plans d’autorun ont été filmés à la charnière de deux événements que tout oppose, les élections législatives anticipées et la préparation des Jeux Olympiques de Paris. Entre le décompte des sièges, dont le gouvernement s’employait à saccager la portée, et l’engloutissement supposé des médailles, s’ouvrirait la fameuse « parenthèse enchantée des Jeux » : imposture d’une paix retrouvée entre les mondes, entre les français, boostée au patriotisme de surveillance.
À La Villette, de l’autre côté de ma cuisine Darty (si on lui accorde la dignité d’un axe de symétrie par rapport aux Buttes-Chaumont), se montait donc le Parc des Nations. Chaque pays y tenait dans un pavillon, chaque pavillon dans l’idée qu’on se faisait déjà du pays, jusqu’à cette India House aux allures de Taj Mahal événementiel. Egotrip et mirage du vivre ensemble : chacun devenait le centre du monde par la diffusion exclusive des épreuves le concernant. Planète-Villette : peut-être les Buttes-Chaumont du XXIe siècle sont-elles désormais là-bas, où les paysages se montent et se démontent au rythme des programmations, de l’événementialité de leur éternité.
Enfin vidée de sa faune habituelle, Paris plongeait dans le coma artificiel de sa reconnaissance internationale. Pour le badaud global, le pays s’enfilait par la tête et le maillot tenait une promesse qu’aucun passeport n’oserait défier : dire d’où l’on vient sans qu’on ait à l’exiger. De près pour les CRS, de loin pour les caméras algorithmiques (décidément) et les hélicoptères, l’enchantement était bien là, tribal et coercitif, en faction et en conscience.
Ironie de l’ironie : entre les deux tours des législatives, Thomas Piketty, alors en soutien au Nouveau Front Populaire, traverse les Buttes à toute allure, sacoche en bandoulière. Malin comme un filmeur, j’anticipe la trajectoire de l’économiste pour le chronophotographier de gauche à droite et de plein pied, comme la tradition l’exige. Les conclusions de l’analyse du mouvement sont à la hauteur de l’urgence politique : démarche empressée always wins sur jogging calibré.
SWEET ROUTINE
fullGAZ
Vidéo HD
5 min 13s en boucle
60ips
Présentoir de vente Carrefour, couronne d’anniversaire Burger King, support de protection en papier pour plateau de restauration rapide, gobelets divers, capsule métallisée , sachet de tisane, adhésif papier kraft, serviettes en papier gaufré, carton ondulé, plaques de mousse de protection, emballage plastique transparent nervuré et aéré, épingles, peinture blanche diluée, etc…