2021-2024
NICHE
Vidéo HD, stéréo,
17′
2021
Niche est un film réalisé au jour le jour, au gré des mesures sanitaires
et des confinements successifs. On y voit la Philharmonie de Paris,
imposante et solitaire, coupée de la fonction pour laquelle elle est priée
de résonner. Vide ou presque : on discerne depuis ses larges vitrines
iridescentes le quotidien d’animaux en tous genres. Ils sont dessinés
à la main, animés sur ordinateur. A leur allure, on peut dire qu’ils
tranchent ostensiblement avec la pureté idéalisée des oiseaux ornant
l’architecture.
Certains font l’actualité, comme la chauve-souris ou le pangolin ;
d’autres sont là car ils n’ont nulle part où aller. Les rares humains que
l’on croise ne semblent pas prêter attention au doux ronron qui rythme
cette nouvelle vie du bâtiment, trop affairés à le refaire fonctionner.
“Par exemple, dans Niche, entre deux scènes avec animaux dessinés, on voit une gamelle d’eau stagnante qui a été déposée, dans le réel de la pandémie, pour les chats errants autour de la Philharmonie. Il y a là une intention, mais plus personne, et pourtant c’est ce plan qui me touche le plus. Des gens ont fait ce geste, au pied d’un bâtiment d’architecture considéré comme l’un des plus beaux du monde et au pic de la crise du covid, de déposer pour d’éventuels animaux errants un bac rempli d’eau. C’est ce bord de l’industrie culturelle, cet endroit à la marge des usages les plus codifiés et les plus dominants qui m’intéresse et me bouleverse. La gamelle d’eau définit un espace ambivalent, à la fois en dehors mais en même temps collé tout contre cette forteresse dédiée à la culture. Et peut-être que ce sont les personnes qui y travaillent qui osent ce fragile appendice…”
Entretien avec Clémence Agnez in Zerodeux (extrait) – Hiver 2025
TERTRE
Vidéo 4K, 5.1
23′
2024
Avec Tertre, filmé par l’artiste sur la – trop – célèbre Place du Tertre à Montmartre, Arnaud Dezoteux s’intéresse là encore aux lieux touristiques et culturels à succès. Haut-lieu touristique traditionnel, place des « artistes » par excellence (surtout des portraitistes et caricaturistes), quoique toujours plus colonisée par les terrasses de café et de restaurants, la Place du Tertre évoque à chacun toute une mythologie attirant les foules du monde entier. L’artiste est venu y capter des instants de flâneries touristiques en fin de pandémie, lors de journées hivernales pluvieuses. Il a choisi de resserrer particulièrement le cadre sur les équipements touristiques, les boutiques de souvenirs, les artistes vieillissants désœuvrés et, bien entendu, les touristes, faisant l’expérience de la fantasmagorie parisienne, entre jouissance et désenchantement. La partition sonore, composée à partir d’enregistrements captés sur place, est arrangée de manière à en extraire la substance polyphonique du tourisme de masse, mêlant injonctions de guides touristiques multilingues, climatiseurs et lyrisme fané des sons d’accordéons, condamnés à répéter un répertoire figé et attendu. On retrouve la présence des animaux incrustés, dont le grotesque et l’incongruité de leur comportement prêtent souvent à sourire malgré leur état d’épuisement instillant du désarroi. Leurs positions amplifient la morosité de certaines scènes ou apportent une dose d’humour à d’autres, comme lorsqu’on assiste à ce concert d’insectes, produit par le bruissement de leurs ailes reprenant une chanson à succès d’Edith Piaf.
Benoît Lamy de la Chapelle
“Dezoteux se tient juste à côté mais, précisons-le, il ne se moque pas. Il y a même beaucoup de tendresse dans ce film comme dans le dernier de la réjouissante trilogie qu’il présente actuellement au Musée d’art contemporain de Sérignan dans l’Hérault pour l’exposition « Apprends et rêve ». Tourné place du Tertre, autre carte postale parisienne, il rejoue comme dans les deux premiers films la même mécanique : enregistrer le réel, fusse-t-il parfaitement reconstruit, et venir y glisser après coup, au moment de la postproduction du film, des personnages en animation. En l’occurrence une faune de nuisibles : des petits rats souffreteux tout droit sortis d’un Pixar qui aurait mal tourné, mais aussi des pigeons et des insectes luminescents. Ça ne saute pas tout de suite aux yeux, mais ça grouille dans les films de Dezoteux. « Avec ses lumières de studio en plein air, si fortes qu’on se croirait dans Emily in Paris, la place du Tertre est un endroit féroce, analyse l’artiste. Le cinéma ici comme ailleurs s’est infiltré à l’intérieur des gens, ils l’ont incorporé. On a cinématographié le réel. » Dans la série Emily in Paris justement, c’est à l’Atelier des lumières que la jeune américaine découvre la Nuit étoilée de Van Gogh. Les constellations du peintre (dégraissées et aplaties, image numérique oblige) se surimpriment sur son visage. Quelques épisodes plus tard, on retrouve notre héroïne au musée des arts forains dans un continuum très logique, toujours sur fond d’illusionnisme.” Claire Moulène, « Arnaud Dezoteux, cœur de pirate », Libération, 3 janvier 2025.
“Quand on est enfant, on nous fait dessiner à la gouache ou au crayon de jolis petits animaux, toujours en bonne forme. Parallèlement à ce qui pourrait s’apparenter à ce désir de régression, j’ai aussi voulu imaginer l’exposition en partant du fait qu’une grande partie du public en institution culturelle aujourd’hui en France est constituée par des enfants, que l’on amène au musée lors de sorties éducatives. Je trouvais ça drôle de montrer comment trente ans plus tard, l’adulte que je suis devenu essaie toujours d’honorer le dessin de petites bestioles. Bon, les miennes tremblent d’anxiété et sont terriblement incontinentes… Cela me rappelle ce que disait ma mère lorsqu’elle découvrait le samedi matin les aquarelles que j’exécutais enfant, dans un petit atelier de pratiques amateures à Bayonne : “Il ne peut pas être si méchant que ça quand on voit les regards qu’il donne aux animaux”. C’est vrai que les regards des bêtes que je dessinais étaient francs et délicats, mais en vérité, ils étaient souvent l’oeuvre du professeur, qui, pour satisfaire l’exigence présupposée de mes parents devenus brusquement commanditaires, n’hésitait pas à en corriger la sincérité et l’intensité. Paradoxalement, c’était par l’accomplissement implacable de gestes techniques et rationalisés, ceux du professeur, qu’il devenait possible pour ma mère d’accéder à la pureté de mes impressions, à mon authenticité d’enfant. D’une certaine manière, l’exposition prend comme point de départ ce mensonge artistique originel, qui unit les enfants aux adultes dans la circulation des signes, des compétences et des affects ; et qui se voit reformulé dans les vidéos de l’exposition : comment retrouve-t-on son âme d’enfant, libre et aventureuse, dans des lieux aussi balisés que ceux qui caractérisent le tourisme culturel ?”
Entretien avec Clémence Agnez in Zerodeux (extrait) – Hiver 2025
PANIQUE
AU BURGER KING
DE LA VILLETTE
Édition
2023
SOMME
Vidéo 4K – son multicanal
35’
2024
En collaboration avec Celsian Langlois
Somme est une installation audiovisuelle contemplative pour laquelle
l’artiste s’est rendu dans un lieu « d’expositions immersives » afin d’y
filmer les différentes ambiances offertes au public. Il s’agit de lieux
culturels à succès d’un nouveau genre, pullulant de par le monde et
dans lesquels sont projetées des oeuvres d’art célèbres sur d’immenses
murs accompagnées de bandes sonores issues du grand répertoire de
la musique classique ou populaire. Le·la spectateur·rice se retrouve
immergé·e dans un vaste environnement de pure jouissance visuelle
et auditive, sans aucun contexte, ni aucune médiation (peu de
précisions et d’explications sont données sur les oeuvres projetées et les
compositions diffusées). L’expérience esthétique se borne alors à une
consommation pure de contenus visuels, et dans laquelle « petit·es et
grand·es viennent vivre une expérience unique, explorer des oeuvres et
univers sans limites, et se laissent porter au coeur de l’Art ».
Arnaud Dezoteux y capte des bribes qu’il cadre en fragments,
transformant cet univers grandiose et spectaculaire en composition
abstraite digne des oeuvres de cinéma expérimental. Il complète
ces images par la présence de souris et autres animaux en dessin
animés, se fondant dans l’atmosphère, et ne semblant pas s’offusquer
du brouhaha, trop occupés à profiter de leur sieste. Passant de Ravel
à Amélie Poulain, les musiques se superposent aux bruits ambiants
des visiteur·euses faisant part de leurs impressions, commentant leur
visite ou faisant taire leurs enfants. Directement issu des nombreuses
déambulations dans ces expositions, le travail sonore perturbe la
spatialité de l’immersion pour en exacerber l’artifice.
Benoît Lamy de la Chapelle
“L’objectif n’accroche plus de signification, les êtres humains qui peuplent le champ ne savent pas ce qu’iels font ici : servir dans les coulisses d’une grande institution culturelle pendant les heures sans contenu du confinement dans Niche, dans Tertre animer ce haut-lieu touristique de sa présence de visiteureuses oisif.ves ou de son commerce – miséreux et émouvant – de caricatures, et enfin, pour Somme, ingurgiter dans le temps standardisé d’un épisode de plateforme de streaming la compilation ultra-ramassée et passée au mixeur du Best-of audio et visuel de la Modernité. On pourrait avoir la nausée mais pas du tout, ce sont les petits animaux ajoutés à l’image qui, dans un mouvement de catharsis inversée, vomissent et défèquent pour nous. On les prend en affection, en pitié, au moins eux essaient de vivre au milieu de ce cirque sans destination. Pourquoi, dans ces ramifications lointaines de la société du spectacle décrite par Debord ce qui nous semble le plus vivant, le plus humain finalement, ce sont ces figures animales vermines qui ceignent l’image en guise de rédemption ?”
“Dans Somme, tourné en 2024 en catimini à l’Atelier des lumières, parce qu’à moins de se laisser totalement piéger par ce spectacle grandeur nature qui ferait passer des vessies pour des lanternes, il est impossible d’y accéder pour de vrai aux œuvres. En l’occurrence, cette fois-ci à celles de Marc Chagall que l’Atelier des lumières a plongées dans un grand bain amniotique, transformant l’expérience de la rencontre en art en une douche cinématographique alimentée par un double circuit scopique. D’un côté un effet sfumato, usage abusif du flou enchaîné contribuant à faire disparaître la salle des machines ; de l’autre une ultradéfinition des images projetées, fruit d’une numérisation très poussée. La caméra de Dezoteux, peut-être parce qu’elle est clandestine, cherche, elle, précisément à montrer la fabrique de la lanterne magique et tous ses artifices. Son œil-caméra glisse au sol, où se réfléchissent les images et où s’allonge volontiers le public, au bas des cimaises où les images enchantées finissent par se casser et dissiper l’illusion. On entend en arrière-plan le brouhaha des conversations et la soupe sonore mixant Amélie Poulain et les Doors, autre ingrédient clé du succès de ces dispositifs qui draine chaque année des millions de visiteurs.” Claire Moulène, « Arnaud Dezoteux, cœur de pirate », Libération, 3 janvier 2025.
DES RATS
ET DES CONVICTIONS
in Rétroviseur
Exposition collective
Château de Fougère
Mai 2024